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Ils travaillaient trop, ils ne voyaient plus personne, ils s’enterraient alors qu’ils n’avaient pas trente ans. A vrai dire j’étais dans la même situation, à cela près que ma charge de travail n’avait rien d’excessif, et au fond tout le monde est dans la même situation, les années d’études sont les seules années heureuses, les seules années où l’avenir paraît ouvert, où tout paraît possible, la vie d’adulte ensuite, la vie professionnelle n’est qu’un lent et progressif enlisement, c’est même sans doute pour cette raison que les amitiés de jeunesse, celles qu’on noue pendant ses années d’étudiant et qui sont au fond les seules amitiés véritables, ne survivent jamais à l’entrée dans la vie adulte, on évite de revoir ses amis de jeunesse pour éviter d’être confrontés aux témoins de ses espérances déçues, à l’évidence de son propre écrasement.

Cher Michel,

Cela faisait déjà plusieurs années que je n’avais pas eu de tes nouvelles. Les dernières ne m’avaient d’ailleurs guère plu et c’était avec déception que j’avais refermé Soumission. Pourtant, tu avais su me transporter comme personne par le passé, des Particules élémentaires à L’Extension du domaine de la lutte en passant par beaucoup d’autres chefs-d’oeuvre.

J’étais donc dans un état d’excitation palpable quand je pus tenir Sérotonine entre mes mains. J’allais enfin te retrouver. Allais-tu signer la fin de notre relation auteur-lecteur en me décevant à nouveau ? Ou au contraire raviver la flamme qui ne demandait que cela ?

Pendant le premier tiers du roman, j’étais inquiète. Il me semblait en effet que la magie n’opérait plus. Il restait certes ta plume fluide et ton regard terriblement lucide sur le monde – toujours aussi agréables – mais cela ne suffisait pas. Et puis, enfin, tu t’es mis à parler des femmes de ta vie d’avant, celles d’avant Yuzu, cette vaine japonaise amatrice de zoophilie (quelle drôle d’idée es-tu aller chercher là d’ailleurs ?). Je n’osais pas y croire, le Michel que je connaissais renaissait sous mes yeux. Il était à nouveau drôle et acerbe. Toujours aussi intelligemment pessimiste.

Te revoilà donc Michel. Et tu as même été pris par l’étonnante lubie d’aller traverser ma région natale, cette chère Basse-Normandie. Tu l’as bien cernée. Probablement mieux que je n’aurais pu le faire après y avoir vécu pourtant dix-sept ans. Tu as su prendre le pouls des habitants de là-bas, entendre le désespoir des agriculteurs, des quarantenaires divorcés et des autres, tout cela tu l’as bien compris. Tu as aussi compris l’essentiel, l’importance de l’amour dans nos vies et ce qu’il peut apporter de regrets quand il s’en va. Être heureux parfois, ça ne tient qu’à quelques balades en forêt main dans la main et à des camemberts en chocolat partagés le dimanche après-midi.

Mais quand la relation se termine, que nous reste-t-il alors ? Bien peu de choses… Le bouquet sportif de SFR certes, mais – comme tu l’as très justement remarqué – même de cela on se lasse (et je ne suis d’ailleurs pas sûre que l’ensemble de ton lectorat partage ton enthousiasme pour ces chaînes). Alors, on peut essayer de donner le change, de gober des petits comprimés blancs, ovales et sécables pour moins souffrir. Pour être présentables en société. Jusqu’à ce que même ces petits comprimés libérateurs de sérotonine ne suffisent plus à masquer l’inéluctable vérité. Une fois l’amour parti, la meilleure partie de nos vies est derrière nous. Oui mais – car il y a un mais, cher Michel, et cela tu l’as très justement remarqué – ceux qui ont connu un amour perdu ne sont pas les plus à plaindre, ceux-là savent combien la vie peut être belle.

Je vais te quitter à présent mais laisse moi te rappeler ces quelques lignes d’Alfred de Musset auparavant. Elles me sont revenues en tête en terminant ton ouvrage : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

Cher Michel, merci pour ces nouvelles. Tu me manques déjà, écris-moi vite.

Morceaux choisis : 

L’appartement ce fut un peu plus long, je crus bon d’inventer la fiction d’un nouveau travail qui m’attendait en Argentine dans un domaine viticole immense situé dans la province de Mendoza, tout le monde à l’agence trouva que c’était formidable, dès qu’on parle de quitter la France tous les Français trouvent ça formidable c’est un point caractéristique chez eux, même si c’est pour aller au Groenland ils trouvent ça formidable alors l’Argentine n’en parlons pas, si ça avait été le Brésil je crois que la chargée de clientèle se serait carrément roulée par terre.

J’avais noté le numéro de Camille dans mon agenda, je savais que c’était à moi de l’appeler, c’était une chose qui n’avait pas tellement changé, dans les rapports homme-femme – par ailleurs j’avais dix ans de plus qu’elle, c’était un point à considérer. Je garde de cette période un souvenir étrange, je ne peux la comparer qu’à ces moments rares, qui ne se produisent que lorsqu’on est extrêmement apaisé et heureux, où l’on hésite à basculer dans le sommeil, en se retenant à l’ultime seconde, tout en sachant que le sommeil qui va suivre sera profond, délicieux et réparateur. Je ne crois pas faire erreur en comparant le sommeil à l’amour ; je ne crois pas me tromper en comparant l’amour à une sorte de rêve à deux, avec il est vrai des petits moments de rêve individuel, des petits jeux de conjonctions et de croisements, mais qui permet en tout cas de transformer notre existence terrestre en un moment supportable – qui en est même, à vrai dire, le seul moyen. 

 

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6 réflexions sur “Sérotonine de Michel Houellebecq

  1. J’habite la Basse Normanfie
    Encore plus Hâte de lire cet ouvrage !
    Et merci pour ce commentaire dont la formulation est aussi une proposition littéraire qui vaut le détour !
    A bientôt Michel,
    A bientot Constance

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