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La claque.

Qu’est-ce qu’il est beau ce livre, mais surtout qu’est-ce qu’il est fort. Il m’a touché alors que je ne m’y attendais pas.

Il est beau d’abord parce que Philippe Besson écrit bien, il faut le dire. Je ne prétends pas être le meilleur juge pour cela. Je ne suis pas un érudit littéraire, et je dois même avouer que c’est même mon premier Philippe Besson. Mais j’aime ce style, cette manière de décrire si bien les situations qu’on les voit prendre vie devant nous. Il nous plonge dans son univers et même dans sa vie personnelle, dans ses sentiments, au plus profond de sa chair – car oui, Arrête avec tes mensonges est autobiographique. Nous sommes happés dans ce bouquin, qu’on ne lâche plus jusqu’à la dernière page, déchirante.

Mais c’est beau également car il s’agit d’une histoire d’amour adolescente, pleine de tendresse. Nous suivons le héros futur écrivain dans un coup de foudre, fulgurant, magistral. C’est la rencontre qu’on espère tous connaitre. Besson nous renvoie à nos meilleurs souvenirs, à nos amours passés ou présents, à la chaleur du sentiment réciproque. Aimer et être aimé.

Sauf que.

Sauf que nous sommes dans les années 1980.

Sauf que nous sommes en plein milieu rural.

Sauf que les deux amoureux s’appellent Philippe et Thomas.

Alors avec mon regard de parisien de 2018, je me dis qu’il y a plus transgressif. Que c’est du recyclé. Que le thème du mal-être d’un jeune homosexuel provincial a déjà été traité récemment par Edouard Louis avec En finir avec Eddy Bellegueule. Et c’est vrai, ça l’a été. Brillamment même. Mais là où l’histoire d’Edouard Louis était exceptionnelle, hors du commun, du fait de son enfance que j’oserais qualifier de traumatique, ce qui frappe chez Philippe Besson, c’est sa normalité. Il le dit lui-même dans ce livre :

« Je regretterai parfois que mon enfance, mon adolescence aient été si indolentes, si protégées, si quelconques, car on est si souvent sommé de devoir faire valoir un traumatisme remontant au plus jeune âge. »

On est dans la vraie vie, pas dans le romanesque : Besson dépeint le réel avec une telle justesse qu’on se reconnait dans son histoire, on partage avec lui ses premiers émois, ses souvenirs de lycée, sa jeunesse charentaise. On a tous dansé comme lui dans des salles à manger parentales à l’occasion de fêtes d’anniversaire. Si Besson semble la regretter, qu’est-ce qu’elle fait du bien cette normalité ! Qu’est-ce qu’elle est importante. Elle permet de comprendre que oui on peut grandir dans une famille aimante, ouverte, éduquée, de la classe moyenne – une famille normale quoi. Et que oui être homosexuel, même dans ces conditions, ce n’est pas aussi facile que dans un film de Guillaume Gallienne. Et conter la normalité, c’est malheureusement devoir aussi conter, en miroir de la beauté de cette idylle, la dureté qu’elle engendre chez les autres. Car que ça soit en 1984 comme en 2018, ce que décrit Besson ne change pas :

« J’affronte la violence que provoque cette différence supposée. J’entends les fameuses insultes, au moins les insinuations fielleuses. Je vois les gestes efféminés qu’on surjoue en ma présence, les poignets cassés, les yeux qui roulent, les fellations qu’on mime. Si je me tais, c’est pour ne pas avoir à affronter cette violence. De la lâcheté ? Peut-être. Une manière de me protéger, forcément. »

Ces moqueries, cette souffrance que beaucoup connaissent, elle est dure, elle est émouvante, elle est révoltante même, car qu’est-ce qui justifie que l’on s’acharne sur ce pauvre Philippe adolescent, maigrichon et myope ? Qu’a-t-il fait pour mériter ces moqueries ? D’autant plus qu’il réagit à ces bassesses en montrant une force de caractère impressionnante :

« Jamais je ne penserai : c’est mal, ou : j’aurais mieux fait d’être comme tout le monde, ou : je vais leur mentir afin qu’ils m’acceptent. Jamais. Je m’en tiens à ce que je suis. Dans le silence certes. Mais un silence têtu. Fier. »

Ces phrases-là, ne les sommes-nous pas tous dites un jour ?

Et c’est là qu’on comprend que cette autobiographie est en fait un portrait croisé, l’histoire de Philippe et de son alter-ego Thomas : sa moitié amoureuse, l’autre partie de son cœur, mais aussi ce qu’il aurait pu être s’il n’avait choisi un autre chemin. Parce que Thomas, lui n’aura pas cette force, il l’annonce rapidement, il fera partie de ceux qui resteront. Qui resteront dans le placard, n’accepteront pas ce qu’ils sont. Et inéluctablement, ce récit se teinte de souffrance, celle de ces deux adolescents, accablés par des regards qui les jugent, à qui on refuse le droit de vivre leur amour comme les autres :

« Il y a cette folie de ne pas pouvoir se montrer ensemble. Folie aggravée en l’occurrence par la situation – inédite – de se trouver au milieu d’une assemblée en devant se comporter comme des étrangers. Folie de ne pas pouvoir afficher son bonheur. Un pauvre mot, n’est-ce pas ? Les autres, ils disposent de ce droit, ils l’exercent, ne s’en privent pas. Ça les rend plus heureux encore, ça les gonfle de fierté. Nous, on est rabougris, comprimés, dans notre censure. »

Sur ce constat aigre-doux, je me demande si, finalement, ce n’est pas ça que j’attends d’un bon livre. Du fort, du beau, de la souffrance, de l’amour. Et surtout du vrai.

 

Une critique par Charles, contributeur occasionnel de Des Plumes et des Ailes.

(Source de l’image : Ce site.)

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2 réflexions sur “Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson par Charles

  1. Bonjour,
    Comme vous, j’ai beaucoup aimé cette lecture. c’est un livre touchant. Bien souvent j’avais envie de prendre l’auteur dans les bras et lui « ça va aller Philippe ! »
    Je me suis demandée, si je n’étais pas touchée par le récit d’un temps fort de chacun de nous, la période de l’adolescence. Période qui reste fortement gravé dans notre mémoire.
    En vous lisant, je sais que je demande exactement cela aussi à un livre, du vrai et non du fictif.
    Bon dimanche à vous !
    🙂

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